Par Sergio Ferreira


Ce livre sans concession est à l’image de son auteur, Roberto Arlt, qui visait les pièces de l’échiquier social comme un tireur d’élite, qui mitraillait avec sa machine à écrire les règles du jeu de l’indifférence ; ou encore, qui pointait du canon de son index les bureaucrates, les petits-bourgeois, et ne doutait pas même une fraction de seconde à faire feu.
Les eaux-fortes qui suivent ce prologue sont une pure provocation. Un défi accepté à l’avance. Irrespect du statu quo. Bravade contre le mépris. Une rébellion ouverte qui, dans un jeu de mots, devient révélation, celle d’un univers fatal empreint de tango et d’alcool.

Les Mauvaises Fréquentations forme une unité de seize articles rythmés par le pouls de Arlt : une écriture « à chaud », directe, souvent proche de l’oralité. Grâce à son expérience de chroniqueur de rue, Arlt a apporté des données indispensables pour déchiffrer une Buenos Aires bigarrée et contradictoire. À travers des stéréotypes, il a su construire des personnages crédibles. À travers son attrait pour un genre expressif, il a interpellé les écrivains du genre policier, qu’ils soient populaires ou savants.

Il Était une fois une ville et un temps funestes

Roberto Arlt écrit plus de mille cinq cents « eaux-fortes » pour le journal El Mundo, entre 1928 et 1933. À travers ces textes, il nous fait partager les anecdotes collectées au fil de ses investigations, les courriers qu’il échangeait avec ses lecteurs et qui animaient les polémiques de la vie quotidienne des Porteños. Ce livre en propose une sélection qui nous plonge dans les bas-fonds de Buenos Aires, dans les quartiers marginaux, dans le milieu du petit banditisme ou encore dans les prisons.
Dans les arts plastiques, l’eau-forte renvoie à la technique primaire de graisser avec de la cire (de nos jours, avec du vernis) une plaque en métal, pour y dessiner une image avec un stylet aiguisé. Les textes réunis ici gravent sur notre mémoire visuelle les images choisies d’un temps difficile et décharné, dans les faubourgs implacables de Buenos Aires. Comme dans une bande dessinée tragique, Arlt nous dépeint une ville qui fabriquait des criminels et des délinquants, tel un système de production en série.
Sans rien céder à la morale bien pensante ni à l’intronisation héroïque de la misère, notre chroniqueur s’est aventuré dans un temps et un espace déterminés pour recréer ce contexte dans ses récits. Et il s’est servi de l’humour. Et il s’est servi de la poésie marginale. Et il a marchandé avec les protagonistes pour qu’ils racontent leurs histoires et celles de leurs proches, leurs mésaventures, leur infamie, en échange d’une immortalisation d’un jour, dans les colonnes insoumises d’un journal de moyen tirage.

Arlt écrit ces textes à une époque où le cinéma offrait une ambiance propice à l’imagination. C’était les années 1930. Il y avait un public à la fois insatiable et massif. Il y avait une industrie qui demandait du contenu à vendre dans les kiosques, dans des magazines bon marché comme dans les œuvres des plus grandes plumes.
Étaient ainsi dévorées avec avidité des intrigues criminelles, ourdies par des narrateurs comme Edgard Wallace qui faisaient ressortir, sous la forme du thriller anglais, des atrocités sensationnelles et un dénouement plus nébuleux que magistral. De grandes œuvres nationales connaissaient alors le même succès mais se démarquaient, elles, par des scénarios clairs, la succession méthodique des faits, les émotions les plus basses comme les plus nobles et une vérité insinuée dans les yeux des suspects et des détectives. C’est le cas de certains textes de Jorge Luis Borges, d’Adolfo Bioy Casares, de Silvina Ocampo, voire de Manuel Peyrou.

Entre le populaire et le savant, Arlt met un pied de chaque côté. Il le revendique même : « Il y a des gens qui ont honte de confesser qu’ils lisent l’écrivain de romans policiers Edgar Wallace. Ils croient que c’est un signe d’infériorité mentale ou au moins de puérilité […] je crois que c’est l’un des romanciers les plus extraordinaires que l’humanité a produit. Sa science et son style narratif n’ont été égalés par aucun écrivain du genre. Il connaissait, comme bien peu d’hommes, le caractère humain, ses réactions, et effectivement, je ne doute pas qu’il possédait un esprit criminel […]. Il marque un tournant dans le roman policier, il humanise ses personnages ».
Cependant, par rapport à Wallace, les éléments que Arlt intègre dans ses publications, sont moins l’exploration de l’esprit criminel et le caractère versatile – donc humain – de ses personnages, que la relation extra littéraire qu’il établit avec les délinquants, ses principales sources.
La substance de ses travaux, autant les nouvelles que les eaux-fortes, prend à contre-pied les vertus des grands maîtres argentins, réunis autour de la Revista Sur, qui prônaient : l’utilisation d’un humour raffiné, une prose noble et mise à disposition de l’intrigue, l’application du sens commun à la valorisation des éléments d’enquête, ou encore, la sujétion du genre policier aux règles du bon goût.
À tout cela, il a su ajouter ses connaissances de terrain, que lui conférait sa condition de chroniqueur de rue. Arlt utilisait sans remord les anecdotes de ses interlocuteurs, de vrais bandits qui confessaient leurs crimes, en échange de la gloire éphémère de lire une seule fois leur nom dans le journal. Il commentait crûment tout cela, en gravant sur la plaque de métal de notre imagination, avec un stylet aiguisé, la faim impuissante des prostituées, la corruption incontrôlée des mineurs dans les institutions publiques, la mutation de jeunes des quartiers en criminels accomplis.
Et tous les événements se déroulent dans un même contexte. La scène principale est le quartier des marges, limitée parfois uniquement aux murs du conventillo. Mataderos, les alentours du ruisseau Maldonado, Villa Luro, Villa Crespo… « sont mes terres de prédilection », confesse Arlt.
Qu’a-t-il été cherché dans ces coins perdus ? Des données de journaliste. La vérité tâchée de sang. Il est allé voir comment vivaient et comment mouraient sur la terre les personnages qu’il immortaliserait dans ses eaux-fortes. Il a été recueillir des informations comme un enquêteur de misère, comme un curieux recenseur d’infamies (« les gens vivent en se haïssant les uns les autres à cause de petits ragots qui vont et viennent »).
L’ennui est un drame social. Nous reviendrons sur ce point au moment d’aborder « l’école primaire de la délinquance ». L’ennui comme facteur de conduites infâmes. Chaque voisin connaît les infidélités des uns et les jalousies des autres. Beaucoup parlent en cachette de la jalousie et de l’infidélité. Que peuvent-ils bien faire d’autre dans cette vie-là ? Ceux qui ne s’adressaient plus la parole, redeviennent des confidents. Les paris s’engagent sur le temps dont aura besoin le déshonoré pour tout découvrir… et pour résoudre le problème avec une balle, avec un couteau. C’est tout cela l’ambiance choisie par Arlt. Lui, il ne cancane pas, il ne juge pas. Il se contente de prendre des notes, de se taire et d’écrire.
Et quand il écrit, il le fait avec un lexique propre du contexte. Une langue abrupte, vicieuse, marquée par des néologismes et des licences argotiques. Il nous avertira de cet exercice aux cris de « v’là la cana ! » ou blâmera le « flic » qui confisque leur ballon aux gamins qui jouaient dans la rue. Avec des termes négligents et des formules expressives, il dissimulera le véritable motif de sa colonne : aborder les mauvaises conduites des policiers, l’un des terribles engrenages de cette société génératrice de pauvres et de malfaiteurs.

Une faune cannibale, barbare, immortelle
Grâce à ses qualités d’écrivain, Arlt réussit à nous distraire avec des ruses et des astuces, à nous raconter des choses pour nous surprendre avec d’autres. Le texte « Le voyou » est un bon exemple de cette dissimulation. Au premier abord, on découvre une radiographie exemplaire de personnages et d’époques, qui nous retrace l’histoire de ce braqueur « taillé dans du bois clair-obscur », que le travail ennuie et la ville corrompt. Il ne se rappellera pas de sa première nuit en prison mais seulement du nom du premier flic qui lui aura fait connaître le goût du sang. S’en suivront les beuveries malsaines, la taule, le surnom qui le baptisera à nouveau et pour toujours, un casier judiciaire bien fourni, et peut-être le panoptique d’Ushuaïa, ou la mort.
C’est bien de cela dont nous parle Arlt ? De la pente sur laquelle a dérapé un quidam, inévitablement ? Ou tout n’a été qu’un discours préparatoire, un bavardage protocolaire pour se complaire à raconter une histoire d’amour ? Un amour dur. L’amour d’une fille et d’un marginal. Comme une minuscule fleur bleue, sans nom, née seule dans le ciment fissuré du trottoir du pénitencier. Un texte qui mérite de s’y arrêter, « Le voyou ». Des pages qui importent pour le poids spécifique de leurs mots, la chimie de leur composition, la valeur absolue de leur précision narrative. Maintenant, comprenons bien : il a dû nous raconter item par item, sous-titre après sous-titre, la mésaventure de ce déraciné, racheté au dernier moment, purifié aux yeux des lecteurs, par l’invocation de la Vierge, protégé par « cette femme brune qui, comme une divinité de la pampa, est à ses côtés ».

Avec des inflexions de milonga dans la voix, avec un registre rauque d’alcool, Arlt nous parle de l’amour, de la vie et de la mort. Au fil de ses investigations, Arlt ressemble de plus en plus à ses personnages. L’argot des bas-fonds comme ses héros d’un jour le corrompent. Il doit toujours en savoir plus. Il doit continuer à enquêter. Cela l’obsède. Il se pervertit pour recréer chez ses lecteurs, pour nourrir chez eux, le vice de la curiosité envers cette faune cannibale, barbare, immortelle.
C’est ainsi qu’il décidera de prendre un café avec ces « messieurs qui travaillent comme voleurs ». C’est le moment opportun : plusieurs d’entre eux ont décidé de suspendre leurs activités pour un temps, jusqu’à ce que le calme revienne. Il paiera la tournée pour écouter les histoires du floueur, de l’arnaqueur, du braqueur… Il n’osera pas poser une seule question. Une simple demande, une seule interrogation pourrait les gêner. Il faut attendre. Des heures peut-être. Une fois encore le virus de l’ennui va les ronger de l’intérieur. L’inactivité leur pique la plante des pieds. Jouer aux cartes ne les amuse plus. Le vin tourne au vinaigre. Les cigarettes se consument. Leur langue est saturée d’histoires. Il n’y a même pas d’horloge qui marque les secondes, métalliques et monocordes. Soudain, l’un deux se lance : « Eh, vous savez ? À Olavarría, ils ont chopé le Japonais ! ». Un lourd silence s’ensuit, empreint de fumée, de sueur et de vin bon marché. Les têtes se tournent vers le locuteur. L’un deux relève son chapeau : « Le Japonais ? Celui du fameux braquage… ? ». Et les histoires repartent jusqu’à l’aube. Et la mémoire du chroniqueur de rue se nourrit de nouveaux héros furtifs, aux pires antécédents et casiers judiciaires, aux perversions les plus diverses.

L’appareil idéologique de la barbarie
Puis notre chroniqueur abandonne la description de scénarios suburbains, la création de stéréotypes criminels, qui faisaient de ses écrits des bandes dessinées sans image. Il adopte alors une autre forme plus directe : la dénonciation à partir de l’indignation.
En tant que journaliste et écrivain, il n’arrêtera pas de dénoncer les abus des fonctionnaires, le laxisme des parents, la mauvaise influence des pairs qui transforment de jeunes naïfs en apprentis criminels dévastés et dévastateurs. C’est à cela qu’il destine les diatribes comprises dans quatre œuvres de ce volume, sous le titre global d’ « École de la délinquance ». Ce nouveau milieu sera également qualifié d’« enfer », de « cocktail du diable ». Il l’appellera « Dépôt de police pour Mineurs », pour souligner que l’on y « dépose » des enfants abandonnés par leurs parents qui ne pouvaient plus subvenir à leurs besoins, juste à côté d’autres mineurs coupables, eux, de méfaits en tout genre. Et à l’aide d’une structure parodique, il imitera le voyage de Dante aux Enfers, non pas accompagné de Virgile, mais du directeur de la maison de redressement. Il s’arrêtera devant chacun des condamnés pour leur demander : « Pourquoi es-tu là ? » ; et l’enfant lui fera savoir, avec des mots et des silences, que, entre autres disgrâces, il est le fils d’une servante et qu’il se trouve sans défense face au Défenseur des Mineurs.
« Vous voulez visiter l’infirmerie du Dépôt, monsieur ? Bien sûr. » Maintenant le nouveau Virgile est le maître d’école de l’internat. La diversité des origines des nouveaux détenus l’étonnera : du « bon garçon » qui renverse des passants avec sa voiture pour se divertir, aux voleurs de bicyclettes et chapardeurs de bouteilles de vin bon marché. Tous entassés, serrés les uns contre les autres, ignorés ou pire encore, oubliés. Le journaliste Arlt réclamera alors aux administrateurs un peu de cohérence, ne serait-ce qu’une once de honte, puisqu’ils ne pourront jamais offrir la justice, le sens du devoir, la compassion. Il les interpelle en la personne du directeur du dépôt d’enfants, en vain : « [ils] vous démontrent que, eux, ne peuvent absolument rien faire contre ce qui se passe ici, si ce n’est maintenir un ordre apparent et la propreté des lieux ».

Une autre différence de construction de ces eaux-fortes, par rapport aux textes antérieurs, est qu’elles ne font pas du recours à l’argot un axe majeur. Les mots, en bon espagnol, désignent ici l’ignominie sans réserve. L’un de ces termes est « dépravation ». Pour citer Arlt : « dans la cantine et dans les dortoirs, grands et petits vivent dans une promiscuité des âges, qui suggère ce que, dans l’article d’un quotidien, on ne peut dire au public. » Ou encore : « Le grand fait pression sur le petit, avec toute l’intensité de sa perversion spécifique. La surveillance des gardiens et des maîtres n’est pas suffisante. Les choses se passent comme dans tout établissement pénitentiaire. » C’est la logique perverse du dépôt : l’idée de mettre au rebut des mineurs.
J’ai promis de revenir sur le fléau de l’ennui, déjà un problème social en ce temps-là. Si l’ennui régnait dans les rues du quartier ouvrier et dans les conventillos, comment imaginer ce que ressentaient ces gamins « déposés » entre quatre murs gris, dans les couloirs glacés d’une maison de correction ? « Les jeunes s’ennuient désespérément » articule Arlt, à partir de ce moment et pour toujours ; pour que nous tentions de comprendre un tant soit peu les circonstances qui, ajoutées à des disciplines barbares de punition, de brimades mutuelles, donnent un résultat aussi nocif. Là-bas il n’y a rien d’utile à faire. Seul importe le temps qui passe avec les mineurs confinés. Il n’y a aucun atelier, les cours sont donnés sans engagement et sans créativité, les enfants sont traités de manière impersonnelle. Ainsi était maintenue la logique d’une institution qui n’éduquait pas, mais n’était qu’un simple dépôt d’êtres humains mineurs.

Et il en reste encore !
À la fin du livre, pour nous sortir un peu de l’asphyxie, les stéréotypes reviennent. Nous avons acquis des savoirs, à travers l’oreille de Arlt attentive aux conversations des autres : l’ouïe aiguisée captera des histoires volées, pour nous instruire sur d’autres possibilités de l’abjection. Il taira les noms et les identités. Le stéréotype supplantera les empreintes identifiables. Il tracera ses planches de bande dessinée avec cette prose féroce qui inscrit tout ce qu’il touche dans la mémoire collective. Il parlera de « la Criolla » et de « l’Espagnole », qui ont commencé comme phonographistes. Le décor cette fois sera l’antre, le cabaret, cela revient au même : les rares informations suffisent à imaginer le toit de paille soutenu par des piliers rustiques en bois, les murs en brique blanchis, la faible lumière des lampes à pétrole, le comptoir crasseux.
Il nous parlera du « braqueur solitaire » qui ne mettra en gage son revolver sous aucun prétexte car c’est son outil de travail. Mais au final, comme tout héros de Arlt, il sera sans grande importance. Ce qui en fait des personnages littéraires intéressants c’est ce qu’ils ignorent d’eux-mêmes : leur nature, leur appartenance à un cosmos multicolore, moite, miséreux, tel des bêtes d’une mythologie nourrie avec leur propre sang, dans les lignes écrites par le journaliste itinérant, par le cartographe des banlieues populaires.
Parce qu’il ne peut les sauver tous avec sa prose, avec ses articles de caricature, le journaliste Roberto Arlt, qui a le pouls d’un romancier, les consigne dans des stéréotypes. Il les immortalise dans un ensemble de descriptions, leur fait ressentir la même soif, les entasse dans les mêmes conventillos, les coffre et les maltraite dans les mêmes interrogatoires. Les détails de chacun d’entre eux seront les empreintes identitaires du stéréotype. Qu’importent les patronymes ? Ce qui importe, c’est la culture des bas fonds qui les homogénéise, leur met un prix à la douzaine, les enfile pour qu’ils tombent les uns après les autres.

La relecture des eaux-fortes de Arlt est une invitation à la découverte. Ses victimes consentantes se sont converties en icônes de notre riche littérature argentine contemporaine. Julio Cortázar le nomme ainsi explicitement parmi les auteurs consacrés de la bibliothèque d’Oliveira, dans les chapitres 6 et 21 de Marelle. De même, Ricardo Piglia écrit : « Il y a quelque chose de typique chez Arlt […] Dans ses romans, le mélodrame populaire et les stéréotypes de la culture des masses constituent la matière des rêves des personnages et définissent le destin contre lequel ils luttent ». Guillermo Saccomanno, autre écrivain contemporain, soutient également que la lecture des œuvres de Arlt a représenté pour lui « la découverte de la littérature, mais aussi la découverte de la ville et du conflit de l’homme seul dans la ville », tout en concluant : « c’est notre Dostoïevski ».

Un recueil thématique des eaux-fortes de Arlt implique un changement de perspective, un nouveau point de vue. Vous y trouverez de la folie, de la critique, des révélations, du temps arrêté, des habitudes particulières qui renvoient à des cultures partagées, des éléments classiques de la bonne écriture qui résistent à l’oubli, en faisant appel à notre mémoire inconstante mais aussi à l’émotion permanente qui nous prend aux tripes.


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