Par Normando Gil

Raúl Scalabrini Ortiz a formé partie d’une génération qui, entre les années 1920 et 1940, a déclenché en Argentine une véritable révolution culturelle. Dans une société convulsionnée par l’immigration et les transformations économiques, de nombreuses personnalités issues du domaine artistique ont apporté une contribution majeure, au travers de leurs œuvres, aux changements sociaux et politiques de cette période.

Ces années ont vu l’apparition de plusieurs des plus grands écrivains argentins. Réunis dans les groupes Boedo et Florida, Leopoldo Marechal, Jorge Luis Borges, Roberto Arlt, Leónidas Barletta, Oliverio Girondo, Raúl González Tuñón, et beaucoup d’autres, ont été les propulseurs d’un important changement esthétique dans la littérature. De même, dans le domaine de la peinture, des artistes comme Benito Quinquela Martín, Florencio Molina Campos et Antonio Berni ont commencé à représenter des paysages et des sujets communs tels que le docker, le gaucho et les ouvriers. C’est également l’époque de splendeur du tango et de revalorisation du folklore.

La « révolution » culturelle des décennies entre 1920 et 1940 a eu comme principale caractéristique la recherche et la construction d’une nouvelle identité nationale. Les produits esthétiques et culturels qui émergent à cette époque, tout en intégrant certains éléments propres du modernisme européen, font appel à des composants clairement endogènes.

Éléments de contexte

Parmi de nombreux facteurs politiques, sociologiques, culturels et économiques qui ont caractérisé les premières décennies du XXe siècle, il faut mettre en évidence le phénomène immigratoire. L’arrivée, en particulier à Buenos Aires, de millions de personnes avec différentes empreintes culturelles (principalement des Italiens et Espagnols, mais aussi des Français, Polonais, Russes, Turcs, Allemands, Austro-hongrois et Anglais) a modifié les bases identitaires. C’est pourquoi les hommes de cette époque ont cherché à renforcer la question de l’identité à partir d’un nouvel esprit.

Dans le cas de Scalabrini Ortiz, il a développé une thèse multigénique pour tenir compte de la composante sociale de l’Argentine. Dans le livre El hombre que está solo y espera, il évoque « el espíritu de la tierra » comme l’essence nationale qui rassemble toutes les contributions des nombreux groupes qui s’installaient dans le pays et les intègre aux caractéristiques traditionnelles de la culture nationale. « El porteño es una combinación química de las razas que alimentan su nacimiento. » (1)

Un deuxième facteur qui a transformé le paysage social de cette époque est l’expansion des faubourgs entre la fin de la décennie 1920 et le début des années 1930. La convergence sur les rives de la ville des nouveaux immigrants (qui n’avaient pas eu accès aux terres), des migrants internes expulsés du milieu rural par la crise du modèle agro-exportateur, et des premiers orilleros repoussés aux confins de la ville, a engendré la classe populaire qui fut protagoniste des transformations politiques des décennies suivantes.

La stratégie de carrière de Scalabrini Ortiz

L’itinéraire intellectuel de Scalabrini Ortiz commence par sa participation dans un mouvement politique d’étudiants d’orientation socialiste révolutionnaire (Insurrexit) lors de son arrivée à Buenos Aires pour étudier l’ingénierie dans la faculté des sciences physiques et naturelles. À cette époque, il fréquente aussi des cercles littéraires porteños, notamment celui formé autour de Macedonio Fernández.

Son parcours postérieur vers la formation d’une pensée nationaliste a été marqué par plusieurs facteurs : d’une part, ses propres analyses et découvertes sur l’incidence du Royaume-Uni dans la vie économique et institutionnelle argentine ; d’autre part, ses relations avec des intellectuels contemporains tels que José Luis Torres, Ernesto Palacio et les frères Julio et Rodolfo Irazusta. De nombreux historiens affirment également que deux expériences décevantes en Europe ont été marquantes pour sa construction intellectuelle : un premier voyage dans le Paris de l’entre-deux-guerres en 1924 et son exil en 1933 en Allemagne où il assiste à l’ascension du nazisme.

FORJA

Son positionnement définitif dans le champ intellectuel a lieu en 1935 lorsqu’il se rapproche de FORJA (Fuerza de Orientación Radical de la Joven Argentina). Ce mouvement politique représentait les secteurs de classe moyenne qui avaient acquis une importante conscience civique depuis l’implantation du suffrage universel en 1912, et qui, en revendiquant la figure populaire de Hipolito Yrigoyen, rejetaient le système frauduleux soutenu par l’oligarchie après le coup d’État de 1930. Idéologiquement, ce groupe se nourrissait des manuels marxistes, de la littérature anti-impérialiste et des autres expériences latino-américaines comme la Révolution mexicaine et l’APRA péruvienne.

Sans s’incorporer formellement au groupe (il refusa de s’affilier au Parti Radical), Scalabrini est devenu le principal théoricien de FORJA. Il centra son activité sur la production et la publication de travaux de révisionnisme historique et d’analyse de la réalité économique argentine. C’est à cette période qu’il écrivit ses plus importants essais : Política Británica en el Río de la Plata ; Los ferrocarriles, factor primordial de la independencia nacional ; El petróleo argentino ; Historia de los Ferrocarriles Argentinos ; Historia del Primer Empréstito, etc. Arturo Jauretche, lun des membres les plus actifs de FORJA, a souligné l’importance qu’avaient ses apports pour le groupe :

« Scalabrini Ortiz nos sacó del antiimperialismo abstracto (que nos llevaba a atacar al imperialismo yanqui, cuando aquí dominaba el inglés) para enseñarnos el antiimperialismo concreto. Él nos mostró cómo funciona esa opresión y cómo debíamos enfrentarla » (2).

Scalabrini quitta FORJA en 1943 en raison des désaccords avec la conduite du mouvement.

Le péronisme

Scalabrini connut personnellement Perón en 1944 et à partir de ce moment, ils entretinrent d’étroites relations. Son influence idéologique sur la nationalisation des services publics est indéniable, en particulier dans le cas des chemins de fer. Bien qu’il appuya le mouvement péroniste à travers des livres et de conférences tels que « Los ferrocarriles deben ser del pueblo argentino » ou « Defendamos los ferrocarriles del Estado », il n’accepta aucun poste dans le gouvernement, notamment la présidence des Ferrocarriles Argentinos, qui lui avait été offerte par Perón.

À partir de 1952, dans la deuxième présidence de Perón, Scalabrini entra en désaccord avec la conduite du Parti Justicialiste et avec l’entourage du gouvernement, et s’éloigna volontairement du débat public. Mais lors du coup d’État de 1955, il reprit la défense du péronisme à travers ses articles de presse. Perón, depuis l’exil, lui envoya une lettre pour lui demander de diriger un mouvement intellectuel de lutte contre l’oligarchie.

Pendant le gouvernement de Arturo Frondizi – propulsé par l’accord avec Perón – Scalabrini s’opposa à son orientation économique, notamment pour les contrats pétroliers signés avec des entreprises américaines. En août 1958, il démissionna de la direction du magazine Que (qui fonctionnait comme organe de propagande du gouvernement) en expliquant dans son dernier article les raisons de son départ. Il se retira alors de la scène publique et mourut un an plus tard.

Principaux axes de sa pensée

Le nationalisme économique : c’est l’axe principal de la production intellectuelle de Scalabrini Ortiz. Dès El hombre que está solo y espera (1931) il écrivait :

« Dos fuerzas convergentes en su punto de aplicación, pero divergentes en la dirección de sus provechos apuntalan la prosperidad del país. Una es la tierra y lo que a ella está anexado y es su índice, otra, el capital extranjero que la subordina y explota. (...) Ahora estamos frente a una soberbia peor, el capital extranjero está en el poder » (3).

En décembre 1933, Scalabrini participa à l’insurrection civique et militaire de Paso de los Libres contre le gouvernement du général Agustín Pedro Justo. Après la défaite, il s’exila en Europe. À son retour, il commença à écrire d’innombrables articles de journaux, conférences et essais (les Cuadernos de FORJA), regroupés plus tard dans deux ouvrages fondateurs du nationalisme économique : Política Británica en el Río de la Plata, et Historia de los Ferrocarriles Argentinos.

Le nationalisme culturel : Scalabrini Ortiz mettait en évidence le fait que la dépendance économique de l’Argentine était causée en partie par sa dépendance culturelle. L’« espíritu de la tierra », dont il parlait, est une marque littéraire critique envers les canons culturels anglais et français adoptés par les élites. Les dénonciations de l’impérialisme et de la collaboration de l’oligarchie vernaculaire, à partir du révisionnisme historique, expriment une prise de conscience des secteurs populaires du pays.

La souveraineté politique : de la même façon qu’il dénonçait le colonialisme britannique et l’intrusion du capital étranger dans la vie politique argentine, Scalabrini prônait le neutralisme face à la seconde guerre mondiale et non l’alignement dans l’une ou l’autre faction. Il appuyait cette position sur l’intérêt national :

« En el orden interno estamos decidida y francamente contra la tiranía de las empresas inglesas de las cuales aspiramos a vernos libres. Pero eso no quiere decir que nuestras simpatías nos pongan al servicio de los intereses que le son contrarios lejos de aquí. La cuestión interna es del todo ajena a la contienda lejana. Ni somos germanófilos mirando hacia Europa ni podemos dejar de ser antiingleses mirando hacia nuestra patria. » (4)

En guise de conclusion

Tout au long du parcours de Scalabrini, on peut observer une claire vocation intellectuelle. Pendant trois décennies, il appuya par ses écrits et ses actions les principaux mouvements populaires sans s’affilier à aucun parti politique ni céder à la tentation de la gestion publique. Il ne négocia pas ses convictions intellectuelles. Lorsque ses pensées et objectifs politiques coïncidaient, il mit sa plume et ses idées au service du forjismo, du péronisme et du gouvernement de Frondizi. Mais il n’hésita pas à témoigner de ses différences à certains moments ni à quitter ces mouvements quand elles devenaient trop fortes, sans pour autant nuire à la continuité de ceux-ci. Le travail intellectuel de Scalabrini Ortiz est étroitement lié à la vie politique de son époque tout en préservant son autonomie.

Jauretche affirmait que Scalabrini avait découvert la réalité argentine (5). La critique historique développée par Scalabrini Ortiz, avec la dénonciation du système économique semi-colonial et la remise en cause des idées et des valeurs des classes dominantes, a contribué à la formation d’une pensée nationale argentine.

 


 

(1) Raúl Scalabrini Ortiz, El hombre que está solo y espera, Buenos Aires, Biblos, 2007, p.49
(2) Cité dans Norberto Galasso, « Yrigoyenistas rebeldes », Página 12, 27 juin 1999
(3) Raúl Scalabrini Ortiz, El hombre que está solo y espera, Buenos Aires, Biblos, 2007, p. 89-91.
(4) Scalabrini Ortiz Raúl cité dans Norberto Galasso, Vida de Scalabrini Ortiz, Buenos Aires, Colihue, 2008, p. 259.
(5) Cité dans Norberto Galasso, De la Historia Oficial al Revisionismo Rosista. Corrientes historiográficas en la Argentina, Buenos Aires, Centro cultural Enrique Santos Discépolo, 2004, p. 37


 

Bibliographie

  • Galasso Norberto, Scalabrini Ortiz, Cuadernos de Crisis, Buenos Aires, 1975.
  • Galasso Norberto, Vida de Scalabrini Ortiz, Buenos Aires, Colihue, 2008, 512 p.
  • Galasso Norberto, De la Historia Oficial al Revisionismo Rosista. Corrientes historiográficas en la Argentina, Buenos Aires, Centro cultural Enrique Santos Discépolo, 2004, 43 p.
  • Scalabrini Ortiz Raúl, El hombre que está solo y espera, Buenos Aires, Biblos, 2007, 159 p.
  • Scalabrini Ortiz Raúl, Política británica en el Río de la Plata, Buenos Aires, Plus Ultra, 1973, 359 p.
  • Wally Juan Waldemar, Generación de 1940. Grandeza y frustración, Buenos Aires, Dunken, 2007, 88 p.
 

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